Dr BOUMEHDI Bounhir, médecin radiologue
Peut-on aujourd’hui prévoir, avant d’ouvrir un thorax ou un abdomen, les anomalies anatomiques qui déstabilisent parfois les chirurgiens les plus aguerris ?
La réponse est oui, en grande partie.
À condition de réaliser la bonne imagerie avant l’intervention, et de la faire interpréter avec l’aide des outils d’intelligence artificielle.
Ce n’est donc pas la magie de la machine, mais une symbiose : une imagerie bien protocolée, une IA performante de segmentation et de reconstruction, et le regard éclairé du radiologue et du chirurgien.
Prenons ces dix situations, parmi les plus redoutées au bloc opératoire.
L’artère coronaire aberrante, qui ne naît pas de l’endroit habituel, est aujourd’hui facilement identifiable grâce à l’angio-scanner coronaire de dernière génération.
Les logiciels d’IA savent repérer et classifier automatiquement les anomalies de naissance des artères coronaires.
Si le patient a bénéficié d’un examen de bonne qualité avant le pontage, cette variante aurait dû être détectée et signalée.
L’appendice rétro-cæcal, parfois caché derrière le côlon ou niché sous le foie, n’échappe plus non plus à l’œil du scanner abdomino-pelvien moderne.
L’IA, capable d’identifier les structures digestives et de les étiqueter, aide à repérer ces appendices « hauts perchés » qui trompent souvent les cliniciens.
Là encore, la prévisibilité dépend de la rigueur du protocole d’imagerie.
Les anomalies du foie, telles que le foie à lobes inversés ou les asymétries volumétriques marquées, sont aujourd’hui bien reconnues grâce aux algorithmes de segmentation automatique.
Ils offrent une cartographie tridimensionnelle fidèle de l’organe avant l’intervention.
Une morphologie atypique ressort immédiatement lorsqu’elle est reconstruite en 3D, réduisant ainsi les risques d’improvisation peropératoire.
Le rein pelvien, organe qui n’a pas migré vers sa position habituelle, est presque un classique en imagerie.
Le scanner ou l’IRM pelvienne le localisent immédiatement.
Les reconstitutions 3D, souvent automatisées par IA, permettent de visualiser la double vascularisation ou les pédicules aberrants avant même la chirurgie robotique.
Les rates accessoires, multiples petites rates parfois ignorées, sont elles aussi identifiables avant la chirurgie.
L’imagerie moderne, couplée à des algorithmes de segmentation par apprentissage profond, distingue plusieurs volumes spléniques sur une même acquisition.
Cela évite les récidives après une ablation partielle.
Le cas du nerf récurrent non récurrent reste plus délicat.
Ce nerf, dont le trajet est inhabituel, est presque toujours associé à une artère sous-clavière aberrante appelée arteria lusoria.
Le scanner ou l’IRM cervico-thoracique peuvent la détecter, mais encore faut-il penser à corréler cette anomalie vasculaire à une possible anomalie nerveuse.
L’IA pourrait, à terme, automatiser cette détection et avertir le chirurgien, mais cela n’est pas encore systématisé dans la pratique clinique.
Les variantes du canal biliaire, souvent responsables de complications en chirurgie hépatique, sont désormais bien cartographiées grâce à la cholangio-IRM, ou MRCP.
L’IA y ajoute une précision supplémentaire en nettoyant les images et en reconstruisant l’arbre biliaire en trois dimensions.
Ces avancées réduisent considérablement les erreurs lors des gestes sur les voies biliaires.
Les anomalies de l’artère mésentérique supérieure, ou d’autres pédicules vasculaires abdominaux, peuvent aussi être repérées par le scanner injecté en phase artérielle.
Les reconstructions 3D générées par IA permettent d’anticiper les variantes qui, autrefois, compliquaient les chirurgies pancréatiques ou digestives.
Encore faut-il réaliser un scanner spécifique à cette indication, et non un simple examen de routine.
Les anastomoses artérielles utérines atypiques, responsables de difficultés lors des césariennes ou des hystérectomies, se détectent désormais grâce à l’angio-IRM pelvienne.
Les reconstructions 3D révèlent la plupart des branches artérielles issues de l’iliaque interne.
L’intelligence artificielle, en standardisant l’analyse pelvienne, permettra bientôt de rendre ce dépistage systématique.
Quant au situs inversus totalis, cette configuration où tout le corps est en miroir – cœur à droite, foie à gauche – elle ne surprend plus personne.
Une simple radiographie, échographie, ou IRM suffit à la révéler.
Les chirurgiens laparoscopiques ou roboticiens confirment que, dans ces cas, le succès repose sur une préparation minutieuse fondée sur un bilan préopératoire complet.
Ces progrès montrent à quel point l’imagerie médicale, couplée à l’intelligence artificielle, a transformé la chirurgie.
Dans la majorité des cas, les variations anatomiques peuvent être identifiées avant l’acte opératoire.
L’IA apporte trois avantages majeurs : elle segmente et reconstruit les images plus rapidement que l’humain, elle peut signaler une anomalie rare, et elle standardise les comptes rendus pour faciliter la lecture chirurgicale.
Les véritables surprises ne surviennent plus qu’en deux situations : lorsque l’examen préopératoire n’a pas été réalisé – souvent par manque de protocole ou en situation d’urgence – ou lorsque l’anomalie est si rare que le modèle d’IA n’a pas encore appris à la reconnaître.
Le cas du nerf récurrent non récurrent en est l’exemple type.
La conclusion est claire : l’imagerie moderne, soutenue par l’intelligence artificielle, ne remplace pas le chirurgien, mais elle lui offre des yeux neufs.
L’expérience humaine, la rigueur technique et la capacité d’interprétation demeurent essentielles.
L’IA, elle, devient un partenaire silencieux, capable de révéler l’invisible avant que la main du chirurgien ne le découvre.

